| Panégyrique de Phildar.
Lorsque j'étais enfant, mon père me raconta La mort d'un capricorne qu'entre tous il goûta. Ce fut un animal au destin dramatique Dont la fin exemplaire fit un héros mythique.
Il était une fois un bélier irascible Qui du prenait tout intrus sur sa terre pour cible, Au point que le fermier, propriétaire du pré, Résolut un beau jour de confier au boucher Le soin de mettre fin, de façon malheureuse, Aux humeurs agressives de cette bête dangereuse, Aux charges furieuses confirmant ses discours, Emportés par le vent de Dunkerque à l'Adour.
"Mesdames et Messieurs, je me présente à vous: Je suis Phildar le Grand, Terreur de la Charente, Roi des prés verdoyants, et gare à mon courroux Lorsque des étrangers pénètrent sur mes sentes. Prince de la prairie où trottent mes chevrettes, Foulant de ses sabots le fond de mon assiette, Je ne tolère pas qu'une jeune fermière, Piétine l'herbe grasse de sa marche altière. Mes cornes sont solides, mon jarret vigoureux, Mon humeur est jalouse, je ne suis pas peureux, Ma vaillance ne craint pas un combat hasardeux, Et je défendrai dur ce coin de terre heureux Où le ciel m'a vu naître, grandir et prospérer, Où l'air pur m'a nourri, les parfums enivré, Où mon cœur a battu aux doux chants des oiseaux Qui découpent l'azur ainsi que des ciseaux. Terre pleine de fleurs qui réjouit mes naseaux, Abrita mes amours cachées dans les roseaux, Je te serai fidèle. Dans l'ultime bataille, S'il faut que de sa main vers la mort je m'en aille, Le soir où viendra l'homme armé d'un long couteau, Ce mercenaire payé pour me faire la peau, Je veux qu'il se souvienne que Phildar s'est battu, Et qu'il garde la trace de mes cornes sur son cul.
Phildar me supportait, exceptionnellement; Je recueillis ainsi à ses derniers moments Les propos exclusifs du condamné bêlant, Et vous les livre ici comme son testament. Il fit front au boucher comme il l'avait prédit, Et le martela fort comme il l'avait promis. Celui-ci en fuyant se frottait fort les fesses Criant :"Si je guéris je ferai dire des messes Pour la paix de ton âme, orgueilleux capricorne Dont je garde, douloureux, le souvenir des cornes ! "
Tout maculé de sang, Phildar gisait à terre, Les yeux déjà vitreux, il pensait à sa mère. Puis , dans un dernier souffle, il me dit tout à coup, Désignant la blessure qui lui barrait le cou: "J'ai rempli mon contrat, adieu mon cher ami, Mes forces m'abandonnent, me voici au tapis; Mon nom ,au firmament, brillera éternel, Comme, de Monsieur Seguin, la chevrette immortelle Et pour mes descendants, je serai un exemple, Ainsi que les guerriers qui meurent mais ne tremblent. Adieu, mon seul ami, et quand je serai cendre, Souviens-toi que Phildar fut digne d'Alexandre. Et la Mort emporta ce bélier belliqueux Dans le soir qui tombait de la voûte des cieux.
Jean Caldagues
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